Nous sommes des mois après la pandémie COVID-19, et bon nombre d’entre nous tentent de trouver des moyens de rester positifs à travers nos mondes ont déraillé. Alors que certains se sont adaptés à cette « nouvelle normale », d’autres continuent de se battre avec les restrictions de l’éloignement social, l’instabilité financière et la tragédie qui a été provoquée par cette maladie. Beaucoup de ménages sont folles. Nous avons joué à tous nos jeux de société, résolu tous les puzzles et regardé tous les films de famille imaginables. Certains d’entre nous suivent des sources de nouvelles religieuses cherchant à espérer que nos vies reviendront à leurs routines régulières, tandis que d’autres réalisent que nos vies ne seront plus jamais les mêmes.
Ces mois de bouleversement ont secoué plus durement encore les adolescents, surtout ceux qui s’apprêtaient à tourner une page au lycée. Attentes sur les grands événements, plaintes ou envies de rester à la maison, toutes les postures ont été balayées. En quelques semaines, les bals de promo se sont effacés, les compétitions sportives ont déserté les stades, les cérémonies de remise de diplôme ont été rayées du calendrier. Nul ne s’imaginait vivre une telle année blanche.
J’accompagne quotidiennement des adolescents, que ce soit dans le secteur de l’adoption ou par la danse. Pour les jeunes en famille d’accueil, déjà échaudés par l’incertitude, cette pandémie est venue briser ce qui restait de repères. Ils avancent dans une sorte de brouillard, à se demander sans cesse : « Et ensuite ? » Je lis la lassitude sur leur visage, j’entends leur découragement dans la voix, parfois même chez ceux qui d’habitude encaissent tout. Côté danse, les écrans ont remplacé les miroirs du studio. Une élève m’a confié qu’elle sortait de sa « sieste dépressive » chaque jour uniquement pour retrouver le cours en ligne. Les questions se multiplient : « Revivra-t-on un vrai entraînement ? », « Le spectacle de fin d’année aura-t-il lieu ? », « Pourra-t-on remonter sur scène ? » Ces interrogations tournent en boucle, dans la danse comme partout ailleurs. L’incertitude a pris le dessus. L’angoisse s’installe durablement.
Ramenons-nous à l’adolescence. Qu’est-ce qui avait du poids à cet âge ? Comment chacun gérait-il la pression ? Certains prenaient part à des activités chaque minute, d’autres sortaient dès le samedi soir, d’autres encore géraient déjà plus que leur part de responsabilités à la maison. Imaginez ce que c’est de porter ce poids en pleine crise sanitaire. Même les plus organisés auraient été désorientés. C’est là, plus que jamais, que l’empathie envers les adolescents d’aujourd’hui doit prendre tout son sens. Ils avancent tant bien que mal au milieu d’une tempête qui ne dit pas son nom.
Dans cette période, la question se pose concrètement : comment accompagner au mieux les jeunes ? Ils aspirent à des repères clairs mais, comme nous, n’obtiennent que des réponses floues. Ce qu’ils espèrent, c’est une forme d’ancrage ou simplement de la présence. Les émotions à la maison sont parfois décuplées, les échanges houleux. Vivre sous le même toit qu’un ado, ce n’est jamais une promenade. Depuis le début de la pandémie, le climat s’est encore tendu. Pris entre nos préoccupations, on pourrait minimiser leur désarroi, le juger exagéré. Mais ce serait une erreur. Il est temps d’écouter, même si l’on a déjà entendu cent fois parler du match annulé ou du projet sacrifié. Offrir une écoute réelle, c’est accorder de la légitimité à leur chagrin. Un parent ou un adulte référent repère la détresse, pose des mots, valide l’état d’esprit. Raconter ce que l’on traverse aide parfois à ouvrir la discussion. À deux, il est encore possible de trouver des solutions pour rester en contact avec les proches ou avec les amis du même âge. Les réseaux sociaux, malgré leurs limites, sont devenus indispensables pour ne pas rompre le fil. Laisser un adolescent rester connecté à sa bande dans un cadre sain, c’est parfois ce qui l’aide à garder le cap.
Mais écouter ne suffit pas : il faut aussi savoir repérer les signaux à ne pas négliger. Un ado qui n’a jamais semblé fragile avant peut révéler des signes de mal-être en réaction à tout ce bouleversement. La moitié des troubles psychiques prennent racine avant 14 ans, et les trois quarts avant 24 ans. L’isolement qui s’installe, le manque d’activité, la tension autour des gestes de précaution ou du bruit médiatique anxiogène, autant de facteurs qui pèsent. Si l’on sent son adolescent se replier sur lui-même, s’éloigner plus que d’habitude, devenir irritable, alors il est urgent de maintenir le contact, de montrer qu’on reste disponible. Un peu de retrait familial peut être sain, mais une rupture nette ou un changement profond d’attitude sont des signaux d’alerte. Pour s’y retrouver, voici quelques signes évocateurs à surveiller :
- Perte de motivation pour ce qui lui était cher
- Sautes notables dans l’appétit ou dans le sommeil
- Propos inhabituels de détresse ou de colère vive
- Idées récurrentes qui tournent autour de la mort ou du suicide
L’anxiété prend aussi la forme d’une inquiétude persistante, d’insomnies, parfois de crises de panique. Si votre adolescent s’enferme dans ces états sans parvenir à rebondir, il faut envisager de demander de l’aide. Consulter un professionnel de la santé mentale n’a rien d’infamant, pas plus qu’aller voir un médecin pour une maladie physique. Parler franchement d’anxiété ou de dépression, c’est déjà un mouvement vers la sortie du tunnel. Certaines situations se gèrent dans la cellule familiale ; d’autres impliquent un accompagnement par un spécialiste. Ce n’est pas un signe d’échec, mais de vigilance. Il existe des consultations à distance pour ceux qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas se déplacer. Dans ces périodes où la technologie rapproche malgré la distance, appuyez-vous sur ces nouvelles ressources pour que le jeune ne se sente pas isolé à l’excès.
Le contexte actuel est rude. Beaucoup d’adolescents choisissent de cacher ce qui les ébranle, mais la tempête est bien là, même silencieuse. Tendre la main demeure un acte simple mais déterminant. Parfois, l’adolescent ne le dit pas, jamais, mais un jour, peut-être longtemps après, il se souviendra justement de votre persévérance et du soutien que vous avez su offrir, même discret.
April Cox travaille comme spécialiste en permanence II pour les Services professionnels de soins familiaux à Johnstown, Pennsylvanie. Elle s’investit concrètement pour la santé mentale des familles, en apportant des solutions concrètes et du réconfort psychologique. Diplômée en sociologie, elle a épaulé enfants et adultes à travers différents parcours : soutien thérapeutique, conseil familial, accompagnement face aux addictions, avant de choisir la protection de l’enfance. Passionnée par les arts, April enseigne la danse à des élèves de tous âges et transmet chaque soir son énergie, convaincue que chacun mérite de retrouver sa stabilité.

